vendredi, mai 23

Les Leçons du Professeur Rostac : leçon n°2

A ne pas confondre : Film Noir et Film Noir

Ou plutôt, ne pas confondre "film noir" et "black movie", on aurait trop vite fait de se perdre en chemin. Car il y a bien en France deux mouvements cinématographiques identiquement nommés alors que, paradoxalement, ils ne se ressemblent en aucun point. D'un côté, un courant (certains le considèrent à tort comme un genre) apparu durant les années 40, que l'on appelle désormais de manière hasardeuse "polar", et que le critique Nino Frank crut bon à l'époque de raccrocher à la "série noire" (vague littéraire dont Frédéric Dard faisait notamment partie), d'où son nom de "film noir". De l'autre, un mouvement cinematographico-politique relatant les conditions de la communauté noire américaine. À ne pas confondre, donc! Vous imaginez Humphrey Bogart en train d'embrouiller Peter Lorre parce qu'il lui a marché sur ses Nike Air Force toutes neuves? Ou inversement, Ice Cube embrassant Lauren Bacall dans un noir et blanc charbonneux ? Jamais, ô grand jamais, et ce qui va suivre empêchera ainsi tout amalgame homonymique.

Le Film Noir
Arrivé sur les écrans américains en 1941 avec Le Faucon Maltais de John Huston, le "film noir" inaugure une nouvelle manière de concevoir le "film criminel" (Scarface, d?Hawks, par exemple) alors très en vogue à l'époque outre-Atlantique. S'appuyant sur les romans naturalistes d'auteurs tels que Raymond Chandler ou Dashielle Hammett, de jeunes (ou moins jeunes) et ambitieux réalisateurs allaient révolutionner un genre moribond et désuet tombé dans les affres du Code Hayes. Une inventivité visuelle et formelle ainsi que des personnages complexes sont les bases d'un des mouvements les plus éculés de nos jours, mais toujours aussi efficace. L'histoire est simple, presque devenue "cliché", et pourtant l'innovation est là : un détective cynique et désabusé, de seconde zone (archétype de l'anti-héros, alors inexistant) est embauché pour une sale besogne dont on lui cache l'entier dessein. Il rencontrera sur son chemin une "femme fatale" manipulatrice, avec cigarette et regard de braise, dont l'avidité les mènera à la chute (la femme est le mal : elle s'assume et s'émancipe, ce qui perturbe la société archaïque américaine d?après-guerre). Les thèmes sont souvent les mêmes : le crime, l'infidélité, la trahison, la jalousie et le fatalisme baignant dans une noirceur résolument pessimiste et jouissive.

Les réalisateurs allemands fuyant le nazisme (Lang, Preminger), ainsi que l'arrivée du néo-réalisme italien, apportèrent une fraîcheur "européenne" insoupçonnable à la lourde et pompeuse mise en scène américaine de l'âge d'or. Les éclairages expressionnistes - paroxysme de l'utilisation intensive du noir et blanc - ainsi que l'avènement de la voix-off, de la caméra subjective et des tournages en décors naturels, tous ces éléments insufflèrent une évolution esthétique indéniable et salvatrice à Hollywood. Évolution et innovation que l'on doit également à cette nouvelle garde hollywoodienne à qui l'on a permis, sous couvert d'une appellation et d'un budget "série B", de faire ses classes avec brio : John Huston donc, mais également Billy Wilder, Nicholas Ray ou encore Vicente Minelli, pour ne citer qu'eux. La vague dura environ vingt ans, jusqu'à La Soif du Mal d?Orson Welles en 1958, considéré comme le dernier film noir classique. Classique, car par la suite, ce mouvement donna des séquelles relativement réussies, voire géniales pour certaines. On peut nommer pêle-mêle Chinatown de Roman Polanski, Blade Runner de Ridley Scott, Sang Pour Sang des Frères Coen, Reservoir Dogs de Quentin Tarantino ou encore LA Confidential de Taylor Hackford (lui-même adapté d'un roman de James Ellroy, rattaché au néo-roman noir) : tant de films qui malgré toute leur bonne foi et leur maîtrise, n'apparaissent injustement que comme des reprises du style "film noir".

La filmothèque idéale:
1941 : Le Faucon Maltais de John Huston
1944 : Laura d'Otto Preminger
1946 : Le Grand Sommeil de Howard Hawks
1946 : Gilda de Charles Vidor
1947 : Les Passagers de la Nuit de Demler Daves (invention de la caméra subjective!)
1948 : La Dame de Shangaï de Orson Welles
1950 : Quand la Ville Dort de John Huston
1955 : La Nuit du Chasseur de Charles Laughton
1958 : Sueurs Froides (Vertigo) de Alfred Hitchcock
1958 : La Soif du Mal de Orson Welles





Le Black Movie
Beaucoup moins important historiquement que son parent classique précédemment évoqué, le "black movie" possède néanmoins une énorme force persuasive qu?il doit à son aspect polémique. Une force qui empêcha ce mouvement, apparu dans les années 80, de disparaître comme beaucoup de choses durant cette période artistico-funeste. On doit aussi sans doute cette résistance au fait que ses réalisateurs sont pour beaucoup toujours en activité. Empruntant le sillon de la contestation raciale et de la revendication afro-américaine déjà bien arpenté par ses prédécesseurs (les Black Panthers, ou plus cinématographiquement, la "blaxploitation"), le "black movie" fait état de la violence ordinaire des quartiers noirs des grandes villes américaines, tels que Harlem ou South Central. Quand la "blaxploitation" relate les exploits de détectives intègres et libres au milieu de putes, de gangsters, malfrats et autres flics corrompus sur fond de musique soul/funk, le "black movie" évoque lui le quotidien pesant, où le racisme et la révolution sont latents, sur des rythmes rap alors encore tous jeunes. A contrario d'une violence, terriblement crue, dont il est fait état dans quasiment tous les films de ce mouvement, mais néanmoins étrangement assumée.

La capacité visuelle à se renouveler et à créer une identité propre n'est pas forcément au rendez-vous; elle suit les canons esthétiques de l'époque avec un montage clipé et l'usage fréquent des ralentis pour intensifier la dramaturgie du film. Certes, mais le mouvement cinématographique prévaut surtout pour ses vertus politiques et sa capacité à dénoncer, à choquer. À la limite de l'irrévérence parfois, comme dans le film de Spike Lee Do the Right Thing (1989) où le "right thing to do" est de brûler une pizzeria dans laquelle on est gracieusement embauché durant une émeute raciale; ou à la limite d'une pseudo-pédagogie maladroite à l'usage des peuplades qui vivent hors des quartiers mal fréquentés, comme dans le film Menace II Society des Frères Hugues (1992). Malgré l'activité de ses réalisateurs phares, le mouvement s'essouffle au milieu des années 90, par manque de pertinence, une rage en chute libre et surtout par la faute d?Hollywood, qui fait les yeux doux aux jeunes talents bruts du "black movie". Néanmoins, on observe de temps à autre un énième chant du cygne qui tend à nous faire croire que cette vague ne s'est pas écrasée sur le rocher hollywoodien, comme avec par exemple le film She Hate Me en 2004. Reflet d'une époque, vous avez dit?

La filmothèque idéale :
1986 : She's Gonna Have It de Spike Lee
1989 : Do the Right Thing de Spike Lee
1991 : Jungle Fever de Spike Lee
1991 : Boyz 'n the Hood de John Singleton
1992 : Menace II Society des Frères Hugues
1993 : Poetic Justice de John Singleton
1996 : Génération Sacrifiée des Frères Hugues
2004 : She Hate Me de Spike Lee

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