vendredi, mai 23

"La Visite de la Fanfare" de Eran Korilin




Voici là, sur nos écrans et sous nos yeux depuis le 19 décembre, un cas d'école cannois. Preuve qu'Israël est un pays cinématographiquement émergeant (et en pleine force de l'âge depuis les années 2000), La Visite de la Fanfare n'en a été que mésestimé (ou surestimé?) au même titre que le jeune cinéma roumain en cette année 2007. Les instances cannoises ont crû bon de récompenser ce film d'un désuet "Prix de la Jeunesse", et par la même occasion le précéder d'une réputation d'histoire vraie, le présentant ainsi comme un véritable film politique abordant les questions dérangeantes d'une région secouée par le biais d'un humour raffiné de circonstance. Le seul problème est qu'il n'en est rien...

Une fanfare classique de la police d'Alexandrie se rend en Israël pour l'inauguration d'un centre culturel arabe. Personne ne vient les chercher à l'aéroport, ils décident de se débrouiller seuls. Et finissent donc par se perdre dans un pays qui leur est totalement inconnu...

Problème : malgré tout ce que les journalistes ont voulu nous faire croire, cette histoire n'est pas vraie pour un sou. Certes, elle s'inspire des faits relatés par un écrivain égyptien à qui il est arrivé une aventure similaire, mais tous les personnages de ce film sont complètement fictifs. Ce qui ôte considérablement à la complaisante sympathie que l'on pourrait porter aux personnages. Il n'en demeure pas moins que cette histoire reste très belle, rondement menée, relativement touchante, et tout cela sans aucune prétention de la part du réalisateur Eran Kolirin, dont c'est le premier film. Les membres de la fanfare sont véritablement attachants, maladroits et perdus dans leurs solennels costumes militaires bleu azur alourdis d'inutiles décorations. Itsik, chômeur et mari raté, s'émerveille autant, dans toute sa candeur, d'un début de concerto raté que de son bébé qui dort.

Ce film n'est pas une comédie : certes, il reste drôle, mais on est loin d'une pochade à l'italienne des années 70 à laquelle on pourrait le rattacher en voyant la bande-annonce et en lisant les critiques. On pense voir du Ettore Scola, une certaine forme d'humour révolue et nostalgique : on se retrouve presque malgré nous avec un humour dont la maîtrise est volontairement sabordée par le réalisateur. Car même si on esquisse parfois un sourire, ou qu'on se marre franchement sur certaines scènes (la scène de la discothèque-patinoire), l'atmosphère dominante est à dix mille lieux d'un sentiment d'hilarité. Il s'agit bien là d'un "drame" hautement symbolisé, notamment, par le personnage de Toufik, le chef d'orchestre de la fanfare. Drôle de gaucherie qui se craquelle au fil du film pour laisser transparaître un vrai malaise personnel, consumé par une tradition qui empêche toute faiblesse. Ou le personnage de Dina, tenancière d'un bar fantôme, désespérément seule et dont la vie est "un vrai film arabe".

Ce film n'est pas le reflet d'un contexte politique contemporain : si vous voulez un traitement humoristique de la crise du Moyen-Orient, sortez de cette salle! Et si vous croyez l'avoir perçu une fois le générique fini, vous pouvez aller chez l'opticien du coin vérifier vos verres... Il serait trop aisé de cantonner ce film à "une fable politique douce-amère sur deux pays opposés que des circonstances rassemblent". Plus qu'une situation politique, il dépeint un écart générationnel et l'irascible fatalité propres aux gens de cette région. Toufik, le chef d'orchestre martial et meurtri, est aux prises avec le fougueux et moderne Khaled, rivaux inégaux d'un soir face à la naturelle beauté de Dina. La plupart des personnages de ce film sont des ratés, mais vivent avec cette éventualité et continuent d'exister cahin cahan: le second de Toufik, débonnaire et raillé, déplore de ne pouvoir un jour diriger l'orchestre mais reste persuadé qu'il pourra un jour mener son propre concerto.Plus loin, on pourrait percevoir la gêne de l'invitation d'une fanfare arabe dans le quotidien d'un village désert comme une énième preuve d'acculturation et d'opposition religieuse, mais on s'aperçoit que ces pauvres musiciens dérangent surtout parce que les habitants ne sont plus habitués à tant d'agitation.

On rentre dans la salle pour rire, on en ressort en réfléchissant. Car finalement, le film élude totalement la question du conflit israëlo-palestinien que chaque spectateur "intelligent" s'attendait à voir un minimum abordée, afin de n'être pas venu "que pour rire". La Visite de la Fanfare reste pourtant efficace, par sa faculté à éviter les prévisibles carcans dans lesquels on aimerait trop facilement le cantonner...

La Visite de la Fanfare
de Eran Korilin
Sortie le 19 décembre 2007
Avec Sasson Gabai, Ronit Elkabetz, Saleh Bakri, Khalifa Natour et Rubi Moscovich

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