mercredi, janvier 2

"La Nuit Nous Appartient" de James Gray



On a toujours plaisir à entendre parler du trop rare James Gray, encore plus lorsqu'il sort un film. Et c'est le cas en cette fin d'année 2007 où il débarque avec l'allégorique et soigné La Nuit Nous Appartient, aux allures tragédiennes. Mieux vaut tard que jamais, semblerait-il...

New York, fin des 80's. Bobby Green s'occupe d'une des discothèques les plus réputées du Queen's pour le compte d'une éminente famille russe. Son père et son frère sont d'influents policiers new-yorkais. La drogue fait son entrée dans le milieu de la nuit et, afin de ne pas briser sa brillante ascension, Bobby va devoir cacher ses liens familiaux.

Pour ce troisième et remarquable film, James Gray explore à nouveau ce thème récurrent qu'est le sien, la pierre angulaire de sa (trop courte) filmographie : la famille. Posant son décor dans son habituel Queen's natal, Gray nous peint le portrait de Bobby Green, gérant ambitieux et branché qui va se retrouver face à un choix inextricable, pris entre deux feux. Un choix entre deux "familles" : la sienne, celles des Grusinsky, biologique, policière et infaillible; ou celle de Marat Boujayev, mafieux et père de substitution qui accepte son "fils" Bobby avec clémence et respect. Le sang filial, vérolé par une étouffante justice, ou le sang criminel, magnifié par la réussite et la confiance. Par extrapolation, et au-delà d'un climat faussement manichéen, les familles se transforment en "origines" modelées par les affres d'une mémoire meuble et rancunière, car plane ça et là le symbole de l'oppression des Russes (Boujayev) sur les Polonais (Grusinsky).

Aucun écart n'est possible pour Bobby, d'un côté (refus du père de voir son fils autrement que policier, notamment au bras d'une vulgaire portoricaine) comme de l'autre (avouer ses liens familiaux serait une haute trahison pour son autre père Marat). Maudit et en proie à une fatalité antique, le personnage de Bobby Green se pose donc comme un héros tragique, en complète perdition face à ce choix cornélien qui l'obligera à un schisme net et douloureux. Puis, à défaut de s'accomplir dans ce milieu de la nuit qui est le sien, il décidera, animé par un désir incommensurable de vengeance, de se diriger vers l'Ordre et la Loi. Rédemption frustrée, descente aux enfers salvatrice.

Cet intense drame ne serait pas aussi beau sans la maestria et la minutie de Gray, qui encore une fois, époustouffle par sa maîtrise de la mise en scène. Rien n'est laissé au hasard. Chaque élément est réfléchi, cohérent. De l'envie d'être peintre, Gray en a gardé la rigueur formelle et l'incessant travail du cadre. Chaque plan se pose comme une pièce picturale d'un immense et éloquent puzzle filmique. Scène benigne de prime abord, l'opposition El Caribe / Bal de Policiers est frappante en tout point : le noir et l'ocre de la boîte de nuit laissent place aux froides couleurs grisâtres du réfectoire, le montage syncopé ralentit tandis que le cadre s'élargit. En cinq minutes de pellicule, et sans dialogue, le film est brillament exposé. Aussi brillament qu'il est clôt d'ailleurs, dans une intense et superbe scène de fin, digne d'un Ken-geki signé Kurosawa. A travers les bambous séchés virevoltant au gré du vent, à travers l'épaisse et blanche fumée s'extirpant vers les cieux, la silhouette vengeresse et héroïque de Joaquin Phoenix apparaît dans un long plan de face... Cinématographique.

Le film tire également sa réussite d'une interprétation encore une fois plus que convaincante, hormis l'erreur Eva "pot de peinture" Mendes. Après Maximilian Schell et James Caan, c'est un autre grand acteur de cinéma qui endosse la figure du "pater familias" si propre aux films du réalisateur new-yorkais. Robert Duvall est impeccable dans le rôle d'un père aveuglé par une vomitive justice et une paradoxale vengeance, arrogant et partial. Mais surtout, c'est Joaquin Phoenix que l'on doit remercier pour une couillue interprétation du personnage principal, Boby Green. Son outrance et son insolence laissent place, à mesure que les plans défilent, à un jeu nevrosé et intérieur synonyme d'une longue et lancinante descente aux enfers. Aliénation d'une insupportable condition et ce, jusqu'au dernier mot du film.

Petit bémol (hé oui, il y en a un) : on peut trouver le rythme du film plus que soporifique, avec beaucoup de passages à vide. On peut penser que cela sert le propos du film, comme pour Little Odessa et The Yards; mais il faut admettre le fait que certains puissent mal accepter cette étrange cadence dramaturgique, si loin des canons de l'entertainment. Il n'empêche que Gray n'en reste pas moins un réalisateur intemporel, sublimant une histoire somme toute simple et terriblement contemporaine en un véritable théâtre antique. Créateur acharné et jusqu'au-boutiste, il apparaît comme le chaînon manquant entre le Nouveau Cinema Hollywoodien et le cinéma de pur divertissement propre aux années 2000. A suivre...


La Nuit Nous Appartient (We Own the Night)
2007, 1h50, scénario de James Gray
Avec Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Eva Mendes et Robert Duvall

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