vendredi, mai 23

"No Country for Old Men" des Frères Coen + "There Will Be Blood" de Paul Thomas Anderson



Alors qu'on tourne en rond (ou autour de Marion Cotillard) du côté de Paris et des studios français, ces deux films américains sont arrivés sur nos écrans en ce début d'année, en même temps qu'ils raflaient les récompenses majeures aux Oscars. Un retour aux sources, littérales ou symboliques, du cinéma et de la société américaine: les Coen reviennent à une certaine noirceur agrémentée de grands espaces, Anderson (Paul Thomas, pas Wes) rentre en plein dans une Amérique encore jeune et sauvage. Une mise en pièce en bonne et dûe forme du rêve américain et de sa séquelle, l'american way of life.


No Country for Old Men


Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, les Coen ont raison dans ce film où ils démontent le mythe du cowboy et du western, tombé en désuétude et ampli de mélancolie. Personnifié par un Tommy Lee Jones en shériff proche de la retraite, philosophe bucolique et vieillissant d'empirisme, ce film montre la réadaptation d'un Far West mythique dans une société industrialisée et inégale. Les pickups ont remplacé les chevaux, les valeureux méchants sont devenus de vils trafiquants de drogue mexicains, les cowboys des flics désabusés ou des paysans paumés. Paysan paumé, notre héros (Josh Brolin) l'est : en récupérant maladroitement une malette pleine de billet, il ouvre la boîte de Pandore. Se lance alors à ses trousses un tueur massif et psychotique (Javier Bardem, Oscar amplemment mérité!) qui remet entre les mains du hasard les vies qui croisent son chemin. Ange exterminateur armé d'une seule bouteille de gaz et d'une pièce, apocalyptique et aérien.

No Country for Old Men est également pour les Frères Coen un véritable retour aux sources, salvateur et nostalgique. Joel et Ethan reprennent tout ce qui a fait leur force : un antagonisme malsain mais terriblement efficace, un dualisme d'humour (le personnage bonhomme de Bardem et sa coupe de Mireille Mathieu, Harrelson en bouseux texan stupide) et de noirceur qui rappellent sans aucun doute leurs meilleurs films,
Blood Simple ou Fargo. Qui rappellent également leur amour déclaré aux films de grands espaces, de John Ford et ses décors texans d'une rare majestuosité, aux personnages en proie à l'errance avec ses motels de fortune et ses fragiles éclairages de néons bleutés dans ces nuits ocres et suintantes. On ne peut pas ne pas penser au Paris Texas de Wenders, et il y a du Harry Dean Stanton chez Josh Brolin lorsque l'on voit le personnage principal espérant l'ailleurs au fond d'une chambre sordide, dans l'attente d'une éventuelle sentence finale.
No Country for Old Men
est comme une farce nihiliste où la liberté, principe fondateur de la société américaine des pionniers et de maintenant, ne se fait pas sans une certaine violence, dans un pays où le culte des armes à feux n'a jamais été aussi grand. Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme. Ce même vieil homme qui se rappelle qu'à leurs débuts, il ne portait pas d'arme à la ceinture pour régler les conflits...

No Country for Old Men

Des Frères Coen, avec Josh Brolin, Javier Bardem, Tommy Lee Jones, Woody Harrelson et Kelly Mc Donald
Sortie le 23 janvier 2008



There Will Be Blood


L'Amérique des pionniers vu par le meilleur réalisateur / chroniqueur / film-choraliste de la société américaine contemporaine, digne successeur de Robert Altman,
There Will Be Blood donne à voir l'une des meilleurs oeuvres que la décennie filmique agonisante des années 2000 ait connu. Il était temps, on commençait à s'impatienter. Autant que l'on se résignait à voir Daniel Day-Lewis récompensé d'un seul et minuscule Oscar durant toute son immense carrière. Désormais, l'ordre est rétabli après un bon gros coup de pompe dans la fourmillière. On peut remettre les compteurs à zéro...
Daniel Plainview débarque à Little Boston en Californie, où l'on dit qu'un océan de pétrole coulerait dans les entrailles de la terre, dans l'espoir de faire fortune, accompagné de son fils H.W. Cette terre si grise et aride, où se sont égarées des âmes en peine jadis éprises de liberté. Cette terre où seuls les patates poussent, et qui saigne d'un or si noir. Là est tout le paradoxe du film
There Will Be Blood, où des masses insensées de gens vinrent se perdre dans un territoire hostile (les cadrages de la Californie sont d'une intensité rare, accentués par la musique experimentale du musicien de Radiohead), et s'échinèrent à trouver une richesse trop rare que seuls peu de gens eurent le droit d'exploiter. Comme le personnage de Plainview, campé par un Day-Lewis hors norme, encore plus effrayant que son précédent Bill le Boucher, magistral en misanthrope que le profit a rendu paranoïaque. Un véritable magnat du pétrole nourrie d'une obsession de la richesse et du contrôle qui n'est pas sans rappeller le personnage de Charles Kane, toute grandiloquence gardée, jusqu'à une scène finale d'anthologie. Par ce personnage irrascible et ambigü, et en choisissant le thème du pétrole et non pas de l'or, Anderson nous livre un portrait du mythe des pionniers américains des plus vérolés tout en inscrivant son oeuvre dans une indéniable contemporalité. On est forcés de penser à une parabole de l'Amérique capitaliste, obnubilée par la nécessité pétrolière, obstruée par un manque qui coûte cher, résultat d'une mégalomanie industrialo-financière.
Aussi,
There Will Be Blood démonte méticuleusement les bases d'une société dont le modèle ne cesse de s'ébranler. La ville de Little Boston (Boston, ville des premiers immigrés européens, est ici évoquée) voient des familles défaites s'en remettre à un dieu perverti ou à un travail des plus harrassants. Le personnage d'Eli Sunday (Paul Dano, génialissime), dont la famille est aussi pauvre que calamiteuse, nous renvoit aux premiers évangélistes et fanatiques, conscients du pouvoir d'une religion sur la masse inculte. D'autant que le personnage de Plainview, hérétique à souhait, fait imploser les thèmes sacrés de la famille et la religion. Athé et parvenu jusqu'au bout des ongles, dans la plus frissonnante (et paradoxalement la plus bouffone) scène du film, il feint de s'en remettre à Dieu pour finalement obtenir la signature d'un des fervents de l'église d'Eli, après avoir été humilié par ce dernier. Et comme il n'est pas du genre à faire les choses à moitié, et dans tout son dégoût pour la race humaine, il détruit toute once de famille qui s'offre à lui : fils renié, frère faussé...
Dans
There Will Be Blood, les derricks sont en bois, mais ils sont là. Vestiges d'un règne omnipotent et mégalomaniaque déchu...

There Will Be Blood

De Paul Thomas Anderson, avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Kevin J. O'Connor et Ciaran Hinds
Sortie le 27 février 2008

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