mercredi, décembre 5

"La France" de Serge Bozon



Automne 1917. Camille attend, à coups de fréquentes lettres, le retour de son mari parti au front. Un beau jour, elle apprend qu'il la quitte, par un elliptique et ultime courrier. Elle se travestit en jeune homme et part à travers la campagne retrouver son mari. Durant ses pérégrinations, elle croise un bataillon qui la prend sous son aile sans savoir véritablement qui elle est...

On ne peut que remercier Serge Bozon qui, dans son infinie maîtrise de l'objet cinématographique, nous livre sûrement (allez, emballons-nous c'est la fin de l'année!) le meilleur film que 2007 ait vu paraître. Une "France" historique dont les mémoires collectives ont volontairement efacé l'existence et qui nous revient ici dans toute son horreur et, paradoxalement, dans toute sa splendeur.

Si la guerre 14-18 est boudée par nos si patriotes cinéastes au profit d'une, plus actuelle et soi-disant plus dérangeante, l'Algérie, il n'en demeure pas moins de sporadiques mais somptueux films dont La France est le dernier en date. Et cette guerre, justement, Serge Bozon a choisi de ne pas la montrer dans tout son "réalisme": point ou peu de scénes de batailles sanguinolantes, de boucheries héroïques, d'images chocs et autres violences coutumières de la "Grande Guerre". A cela, le réalisateur lui préfère le suggéré,le hors-champ... Ô, Suggéré mon ami, toi qui donnes tant de puissance à tes images! Les insoutenables souvenirs (l'histoire du soldat Philippe, les cimetières de soldats) se mêlent à l'incessant quotidien des paysans (le lourd et expectatif espoir des femmes à l'arrière du pays, la délation entre villageois) et des soldats (les bombardements, les soldats allemands magnifiquement décrits en apocalyptiques et cavalières silhouettes teutones). Symboles et vestiges d'une guerre éctoplasmique et oppressante à laquelle tout le monde aurait voulu échapper, encore maintenant et surtout hier...


Y échapper, oui. Le bataillon de Camille, dirigé par un Pascal Greggory étincelant comme à son habitude, ne déroge pas à la règle et semble lui aussi le vouloir à tout prix. Ces soldats dont on ne sait rien - tant ils semblent irréels et fantômatiques - si ce n'est qu'ils sont prisonniers de continuels cauchemars, vont se révéler à nous, spectateurs, comme ils se révèlent à Camille. Au coin du feu, pour se tenir éveillés, se protéger de l'absurde contexte qui les encercle, dans un éclat de surprise et de poésie. Car ces hommes chantent, rêvent, croient en une chose salvatrice : la liberté. Ils chantent d'élégiaques ritournelles sur une fille aveugle aux accents pacifiques. Ils rêvent de l'Atlantide, cette contrée mythique, cet Eldorado que le soldat Philippe leur narrait avec tant de joie. Ils sont déserteurs. Ici pas de bouffonerie, pas de références pompières au cinéma populaire français des années 60. On est loin de Louis "fils de" Garrel, dont la médiocrité n'a d'égal que la prétention, entonnant une soupe Demyesque vantant la bretonnerie la plus affligeante. On est loin de Ozon et de l'ôde mysogine qu'il pondit à ses 8 Femmes. Les mélodies sont "pop", certes, mais jouées avec de vieilles gimbardes d'époques, s'élevant de manière aérienne sous les notes bucoliques de Fugu, aux confins de Devotchka et Pascal Comelade que surplombent de superbes voix guidées par la plume de Bozon...

Là où Bozon excelle également, c'est dans le choix de ses acteurs. Passons les membres du bataillon dont j'ai allègrement vanté les mérites, à la limite de la flagornerie et autre prostitution artistique. Concentrons nous donc sur les deux acteurs principaux : Sylvie Testud et Pascal Greggory. Moi qui à l'accoutumée n'apprécie guère Sylvie Testud, je dois bien avouer qu'elle m'a bluffé, comme elle ne l'avait plus fait depuis Karnaval en 1999. Elle est superbe dans ce rôle de garçonne dont la féminité n'est jamais altéré malgré la virilité qu'elle essaie d'insuffler à son rôle de "petit Camille" auprès de soldats; prête à tout (et n'importe quoi) pour rejoinde le front. Un trop-plein d'amour pour son mari d'une nihiliste et rare beauté. Quant à Pascal Greggory, comme je l'ai dit plus haut, il est égal à lui-même. Tellement brillant qu'il peut vous réhausser un film comme Nid de Guêpes, alors c'est vous dire s'il scintille dans La France. On ne peut voir que lui dans le rôle d'un capitaine droit et méfiant, cherissant et couvant ses soldats, prêt à tout pour les sortir de cette guerre dégueulasse dans laquelle ils ne devraient pas être. Et pour finir, je dirais que Guillaume Depardieu, surprise du film s'il en est, est plus que crédible dans son rôle de François Robin. On le croirait, après une ellipse longue de 10 ans, tout droit sorti du film Marthe, étonnament le dernier film marquant avant La France sur la guerre 14-18.

La France de Bozon est beau comme la France de Serge est belle. Noir et spectral, sublime et poétique...


La France de Serge Bozon
2007, 1h42
Scénario de Axelle Ropert. Avec Sylvie Testud, Pascal Greggory, François Negret, Benjamin Esdraffo et Guillaume Depardieu.
Au Cinema Jean Vigo jusqu'au mardi 11 décembre 2007

1 commentaire:

france a dit…

Hey ! Le monteur de ce film c'est mon cousin ! (Il connaissait l'ouvreuse...)

http://www.allocine.fr/film/casting_gen_cfilm=120713.html